Blog Dimanche 20.01.13, 20:31 par cheval

La presse musicale en Suisse romande

A la recherche de nouvelles structures

La nouvelle était lancée il y a quelques semaines, le Temps allait supprimer un éventail important de ses rubriques, notamment celle consacrée à la culture et donc aux musiques actuelles. La diminution des pages "culture" du Temps et la disparition des musiques actuelles est symptomatique d'une crise actuelle du journalisme ; et notamment des journlistes musicaux visés dans cet article. Outre quelques articles périodiques dans les journaux tels que le 24 heures, le 20 minutes, Le Matin ainsi que dans les quotidiens régionaux, le journaliste musical s’éteint peu à peu et devient un phénomène rare dans les rédactions. La question est alors de savoir comment continuer à pouvoir vivre de ce métier alors que les anciennes structures s'éffondrent. Réponse possible : par la recherche de nouveaux modèles.

Loin de vouloir plaindre ces personnes, ni la situation actuelle – le coup du « c’était mieux avant, quand on pouvait écrire ce qu’on voulait sur la musique en prenant des quantités astronomiques de drogues pendant les concerts et qu’on était payé pour faire ça » - il s’agit ici de s’interroger sur l’état de la presse musicale – web et imprimée – en Suisse. 

L’état actuel est le suivant: il y a d’un côté les professionnels rédigeant pour les quotidiens romands qui tendent à se faire de plus en plus discrets et d’un autre les blogs musicaux tenus par des amateurs dont la seule rémunération est de pouvoir, dans la plupart des cas, accéder aux concerts gratuitement tant qu'ils les couvrent. On peut citer par exemple Think Tank, Lords of Rock, Sonotone, Octopus, Daily Rock, le Mur du Son et nous-mêmes. Certes, Daily Rock possède une édition papier, mais elle ne fait pas tellement foi dans le milieu de la musique.

En réponse à cette situation charnière, il existe quelques solutions pour proposer un contenu de qualité tout en essayant de payer ses journalistes. Je me suis penché sur le cas de Gonzaï, blog musical à la ligne rédactionnelle cohérente et originale, qui vient de sortir son premier numéro sur papier de bois de la forêt.
 

Le cas Gonzaï

Jusqu’alors Gonzaï était un blog musical plutôt bien fourni (d’articles et de roustons) avoisinant les 100 000 lecteurs mensuels, non pas grâce à une course effrénée pour le top référencement de Google mais en proposant un contenu original et de qualité. Des types qui savent de quoi ils parlent. Car un des problèmes majeurs avec les blogs amateurs en Suisse, c’est que la qualité des articles peut être très variable selon les rédacteurs et que la ligne rédactionnelle n’est souvent pas très cohérente. Fort de sa web cred Gonzaï a lancé un projet de magazine papier en entreprenant une collecte de fond sur le site de crowdfunding Ulule dans l’esprit d’une consommation collaborative. Gonzaï a ainsi récolté les 8500 euros nécessaires au lancement de leur premier numéro et à l’entreprise des prochains. Leur projet: créer un magazine culturel dans l’esprit des fanzines américains des années 70 ou des journaux satiriques à la Hara-Kiri, deux choses que les deux rédacteurs en chef, trentenaires, n’ont pas connus. Ils souhaitaient ainsi créer un genre de magazine qui n’existe plus vraiment, exceptés quelques micro fanzines à durée souvent très limitée.

Cette version papier de Gonzaï, loin du sentimentalisme que certaines personnes éprouvent pour le papier, permet surtout d’écrire de longs articles; du journalisme de terrain qui raconte des histoires sur la musique, sur les musiciens, qui parle de l’homme et de la musique qu’il crée. Il est indéniable que, malgré les nombreux avantages du web, celui-ci permet difficilement de tenir le lecteur attentif au-delà d’un article de 15 000 signes, ce que le papier permet avec plus de facilité.

La situation de la presse musicale est pour le moment paradoxale: il ne sert à rien de multiplier les chroniques d’albums car aujourd’hui tout le monde peut écouter gratuitement les mêmes disques que les journalistes sur internet. L’avenir du journaliste musical, selon Thomas, co-fondateur de Gonzaï, s’exposerait en deux points: le défrichage des nouveautés, à savoir la découverte en amont de nouveaux artistes – le journaliste comme phare à suivre dans la tempête des dizaines d’albums qui sortent tous les jours– et le récit d’histoires musicales – le journaliste qui va à la rencontre des musiciens, qui s’intéresse plus profondément à l’homme et à son rapport à la musique.
 

Gonzaï et le pognon

Pour le moment, Gonzaï n’est pas le roi du pétrole. Jusqu’alors, tous les rédacteurs du blog de Gonzaï étaient bénévoles. La version papier pourrait changer cette situation mais pas à n’importe quel prix. Gonzaï veut avant tout écrire pour son lecteur et pas pour d’éventuels annonceurs; la qualité et la liberté rédactionnelle passent avant leur rentabilité. Ils ne cherchent pas à être vendu en kiosque car cela impliquerait des contraintes de tirage et des obligations rédactionnelles. Ils ne cherchent pas non plus à révolutionner le système depuis l’intérieur mais à créer un projet en marge du système financier de la presse française. Actuellement dans leur cas c’est soit « tu entres dans le système, tu t’arranges pour être rentable et tu gagnes des sous soit tu agis à côté mais t’es pauvre ».

Pourtant cette situation pourrait bien évoluer comme ça a été le cas pour la revue XXI, fondée en 2007 par deux journalistes nostalgiques de la grande époque du journalisme de terrain et des longs articles. Cette revue trimestrielle est tirée à 50 000 exemplaires, fait 450 000 euros de bénéfice annuel et ses résultats ne cessent de grandir. Il faudra encore attendre pour voir comment Gonzaï évolue, mais ces exemples, à la manière du nombre croissant des nouveaux Mooks (contraction de magazine et book), montrent qu’il y a de la place en Suisse pour combler le désert de la presse papier et musicale en Suisse romande en créant de petites structures, du moment que le contenu est bon et cohérent.

Le propos n’est pas ici de relancer la querelle entre la presse papier et la presse sur internet, mais il semble que la situation actuelle ne soit pas la meilleure et qu’une des réponses possibles pourrait être du type de celle proposée par Gonzaï. Mais elle ne reste qu’une possibilité parmi d’autres, en gardant à l'esprit qu'il s'agit de représenter au mieux les publics ciblés par différents médias musicaux.

Vous pouvez commander le premier numéro de Gonzaï ici ou attendre février pour participer au deuxième crowdfounding.

Laurent Cheval

Commentaires

8 commentaires sur ce post
Lundi 21.01.13 at 02:38 par Jean82

Moi je verrais bien un article sur le Paléo dans le numéro de Gonzaï de cet été!

D'ailleurs... avec un article aussi positif que celui-ci dans le paléoblog, on est bien parti pour on dirait!

 

Keep on rocking

Gros becs

Jean

Lundi 21.01.13 at 14:21 par Johnny Jet

...

Merci pour cette article.Une précision pourtant : je ne suis pas trentenaire (j'ai 25 ans). C'est ça aussi gonzai, un mélange des générations, des gens de 40, d'autre de 18...

A bientôt etKeep On Rocking in the Free...

 

...

Lundi 21.01.13 at 17:30 par cheval

la sagesse de tes paroles m'aura confondu

Mercredi 23.01.13 at 11:50 par Roderic Mounir

Merci d'oublier, une fois encore, Le Courrier. On en a l'habitude, mais c'est toujours lassant quand on se bat au quotidien - c'est le cas de le dire - pour faire vivre une presse libre et de qualité avec des moyens ultra limités. Une presse qui n'est pas à proprement parler régionale, car diffusée dans toute la Suisse, bien que modestement au-delà de Genève et Lausanne. Bien sûr, je prêche pour ma paroisse, mais une fois n'est pas coutume. Car le sujet m'interpelle et me concerne en tant que musicien, amoureux de musique, lecteur avide de presse spécialisée et chroniqueur musical depuis douze ans au Courrier, où je jouis, je dois le dire, d'une liberté enviable. Citez-moi un autre quotidien romand vous trouverez aujourd'hui - pour m'en tenir aux sujets musiques actuelles de ces dernières semaines - des portraits et interviews pleine ou demie page de Saul Williams, Dieter Moebius (légende krautrock des groupes Kluster/Cluster), Chris Watson (Cabaret Voltaire), Pantha du Prince, Kate Wax, Scott Walker, Neurosis, Wayne Kramer du MC5, la jazzwoman Elina Duni, deux pages sur le livre "Heute und Danach" consacré à l'underground suisses des années quatre-vingt, un dossier de 2 pages sur Fela Kuti et un autre sur le hip hop et le slam en Afrique, ou encore un reportage sur les rappeurs des camps palestiniens au Liban?

On ne peut que déplorer les licenciements au Temps, avec comme corollaire la disparition pure et simple des musiques actuelles. J'en profite pour rendre hommage aux journalistes free-lance et pigistes qui m'accompagnent dans l'aventure musicale du Courrier, par passion et en consentant à des rémunérations modiques; ainsi qu'à notre confrère et partenaire La Liberté. Un autre journalisme, indépendant et non-marchand, est possible. Il existe ici et maintenant. Pour combien de temps?

www.lecourrier.ch/culture/musique

Mercredi 23.01.13 at 15:27 par cheval

 

Désolé de cet oubli mais heureux de savoir qu'il vous est encore possible de parler de musique avec un peu plus de profondeur que la plupart des autres quotidiens romands. Mon dessein n'était pas de faire une liste exhaustive de la situation particulière de tous les quotidiens mais plutôt de montrer un mouvement général et surtout de parler de Gonzaï ; réponse possible à ce mouvement.

Du bonheur dans votre travail, voilà ce que je vous souhaite. 

 

Jeudi 24.01.13 at 12:39 par Roderic Mounir

Merci Cheval, du bonheur on en a, ce qu'il nous faut c'est des lecteurs. Qui acceptent le principe d'une info payante! Le web c'est génial, mais un blog parisien, même de qualité, ne remplacera pas une presse implantée localement, attentive aux émergences d'ici et dont les journalistes sont formés - je ne connais pas Gonzaï mais beaucoup de blogs fonctionnent à la manière du fanzinat, avec beaucoup de passion et peu de professionnalisme, d'esprit critique - pas tous évidemment. L'esprit critique et la perspective d'une manière générale tendent à disparaître, y compris dans la presse traditionnelle, au profit de la promo, des interviews complaisantes, du publireportage et des angles marketing "concernants" et people."On s'en fout, on continue!"

Jeudi 24.01.13 at 15:41 par Jean82

"au profit de la promo, des interviews complaisantes, du publireportage et des angles marketing "concernants""

En y ajoutant l'échange de bons procédés, c'est un peu à cela que je pensais en évoquant un article sur le Paléo dans un prochain Gonzaï :)

Quoi qu'il en soit, je connaissais pas ce site, c'est toujours ça de découvert!

 

Dimanche 03.02.13 at 14:18 par Roderic Mounir

www.lecourrier.ch/105612/au_journal_le_temps_la_culture_perd_des_plumes

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