Blog Mercredi 22.01.14, 18:09 par cheval

Les fêtes de la jeunesse dorée de Cape Town

Laurent Cheval, Paléoblogueur émérite, s'est envolé pour l'Afrique du Sud, afin de vivre pendant deux mois de folles expériences sous des cieux autrement plus cléments que les nôtres en cette période. Voici un premier compte-rendu d'une expérience musicale en terres australes.

C'est dans une prairie cerclée de montagnes, à quelques dizaines de kilomètres de Le Cap, en Afrique du Sud, que j'ai pu vivre ma première expérience musicale et sociologique vraiment exotique; une trance party de midi à minuit dans la campagne solitaire au milieu des chevaux, d'une maison coloniale et des party-goers.

Parti en voiture de Cape Town, à l'arrière d'un pick-up avec trois personnes inconnues quelques jours auparavant, nous nous dirigeons vers le nord. Il nous faut d'abord atteindre la ville de Paarl avant de nous rendre aux festivités. Les conversations restent assez élémentaires; alcool, filles et voitures. "Tu vois cette bagnole là, arrêtée au "robot" (ndlr. "feux de signalisation" en Afrique du Sud)? C'est la voiture que j'ai toujours rêvé d'avoir. Depuis que j'ai 15 ans." La voiture en question, une Audi TT grise et métallisée. La remarque m'étonne mais je comprendrai rapidement qu'elles sont une part essentielle de cette jeunesse aisée de la cité mère. Après un détour par le liquor store, le pick-up se parque sur un terrain vague, entre une Volkswagen et une Ford. La température est caniculaire, entre 35 et 40 degrés sous le soleil et les corps sont déjà humides et dévêtus. Je me rends compte qu'autour de moi, il n'y a que des Blancs. Les trance parties, c'est plutôt un truc de colons que d'autochtones, à première vue. Les seuls Noirs que je verrai aujourd'hui sont les mecs qui s'occupent de gérer le parking et de ramasser les déchets au milieu des corps ivres et dansants. Le prix de l'entrée est, il est vrai, assez décourageant: 250 Rands (un peu plus de 20 CHF) alors que le salaire moyen est de 8500 Rands par mois (environ 740 CHF).

Alors, nous entrons dans le festival. La première image est saisissante. Un lac, d'eau brune certes, mais diablement rafraîchissante, entouré de corps glabres et déshabillés, avec, toujours, ces montagnes au loin qui nous regardent de toute leur indifférence. Une chose me surprend; beaucoup de corps mâles semblent passer une grande partie de leur temps libre au fitness. Les courbes sont travaillées, les muscles sont bandés pour impressionner la galerie. Au milieu de ces rugbymen, je ressemble à un enfant de 15 ans. Ici, la modestie suisse n'existe pas. On se prépare toute l'année pour l'été et on se déploie de toute son envergure la saison clef arrivée. La culture, voir le culte, de l'apparence et du corps semble prendre une place importante dans cette classe sociale, blanche et aisée. J'ai l'impression d'assister au tournage d'un clip de R'n'B américain, version sudaf. Ça roule des mécaniques d'un côté, ça papote du popotin de l'autre. Les fesses sont d'ailleurs à l'honneur ce jour-là, les minishorts en jeans sont si courts que le terme "minishort" ne semble plus approprié. Et puis, après quelques plongeons et backflips dans les eaux troubles de ce lac salvateur, nous nous dirigeons vers la piste de danse à la vitesse d'un gang de touristes allemands cherchant à choisir un restaurant, dans un pays où ils ne connaissent pas la langue.

Quelques toiles tendues et des câbles brumisateurs ont transformé cette prairie quelconque en lieu de fête gigantesque; deux mille festivaliers suent déjà au son d'une musique qui ne connaîtra aucune pause jusqu'à ce que le jour prochain débarque. La musique sera simple et efficace: du kick sur tous les temps, continuellement, des basses percussives et des mélodies psychédéliques. Les DJs s'enchaînent, chacun dans leur style propre, tous réunis par le devoir de faire danser les festivaliers, sans répit. Alors, après quelques minutes, je me suis pris au jeu. La musique, couplée au soleil et à l'alcool, m'envoûte et je ne parviens plus à décrocher. Seuls quelques passages au bar ou aux toilettes m'accorderont des moments de pause. Mes préjugés sur les problèmes éthiques de cette fête s'effacent avec les heures et il commence à régner une atmosphère délicieuse sur ce terrain vague à quelques kilomètres de la ville de Paarl. Dans une ville où les gens craignent encore beaucoup pour leur sécurité, s'enferment à quadruple serrures chez eux et entourent leur maison de murs gigantesques, ici, ils peuvent se sentir libres et danser en toute insouciance.

Le crépuscule touche à sa fin et les corps se rapprochent. Les couples se forment, se détachent. Les gens se perdent, se retrouvent, les amis s'en vont, certains restent seuls et rencontrent d'autres âmes solitaires. Et puis, après être passé de mains en mains, guidé par le hasard des rencontres aléatoires, je retrouve les gens avec qui j'étais venu. La musique s'arrête et je saute à nouveau à l'arrière du pick-up. Ma bouche a perdu ce goût de mauvaise conscience et il ne me reste plus que les bons côtés de l'expérience: l'impression d'avoir réussi à créer quelques heures durant une microsociété heureuse.
 

Laurent Cheval

Commentaires

6 commentaires sur ce post
Jeudi 23.01.14 at 11:15 par Alex

Cher Laurent,

 

Ceci s'est passé à Paléo aussi. Bienvenue ;) (sur cette vidéo prise à paléo 2008, le son est de l'artiste sud-africain "protoculture") https://www.youtube.com/watch?v=lC2QTKh8EnI

où étais-tu??? ;)

Samedi 25.01.14 at 11:20 par cheval

J'étais là Alex, c'était très bien. Mais, malheureusement, je n'écrivais pas encore pour le Paléoblog. D'ailleurs, il venait de naître à ce moment-là ;-)

Jeudi 23.01.14 at 21:45 par Bronwen

Tant de clichés, dommage. Peut-être faut-il passer un peu plus de temps en Afrique de Sud? Justement, tout n'est pas "noir et blanc" dans ce pays (mon pays), c'est beaucoup plus nuancé que ça... Et sur une des photos, il me semble voir pas que des "colons"?

Samedi 25.01.14 at 11:28 par cheval

Chère Bronwen,

je voudrais aussi penser que ce ne sont que des clichés. Malheureusement, à chaque fois que je me rends dans une salle de concert ou dans un festival, les Blancs font la fête et les Noirs nettoient. Bien entendu, cela ne fait que deux mois que je suis ici et je ne prétends pas comprendre toutes les subtilités des différentes classes sociales. Pourtant, il semble que, après une ségrégation politique, on retrouve souvent ici une ségrégation économique.

Je voudrais aussi croire que ce ne sont que des clichés mais les quartiers sont encore séparés par couleur de peau. Il y a les quartiers noirs, les quartiers coloured et les quartiers blancs. Peu de mélange à l'intérieur de ceux-ci. Les blancs occupent le centre ville - City Bowl et Sea Point par exemple - et les Noirs habitent dans les alentours. Ce n'est, bien entendu, pas tout noir tout blanc, mais fortement majoritairement noir ou fortement majoritairement blanc.

Mercredi 05.02.14 at 21:00 par Bronwen

Bonsoir et merci pour la réponse...  Évidemment, il y a un énorme problème de ségrégation économique... et encore, bien sûr, des problèmes de racisme...  Est-ce que vous avez pu visiter d'autres endroits à part le Cap?  Cette belle ville ne représente pas le pays...  En tout cas, je vous souhaite un très beau voyage, et encore plein de découvertes!  Merci pour le blog...  B.

 

Dimanche 09.02.14 at 19:12 par cheval

Oui, j'ai eu l'occasion de voyager sur la côte sud, jusqu'à Port Elisabeth.

Merci de lire notre blog :-)

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